Un privé à bas bilan - Éric Dejaeger

Un privé à bas bilan - Éric Dejaeger

 

Parution en mai 2013:

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 Une lectrice en parle:

Patricia De BuegerAvis d’une lectrice : J’ai lu « Un privé à bas bilan », d’Eric Dejaeger.  Jouissif !  C’est l’histoire d’un looser, qui s’avère plutôt débrouillard.  Mais va-t-il réussir ?
Il y a du Frédéric Dard là-dedans.  Une brochette de personnages décalés, mais
attachants, de l’humour (me suis tapée un fou rire dès la première page), du sexe (priapisme et films porno), de la violence (dont une scène de torture à la Tarantino ; j’en ai encore mal au cul quand j’y pense…) et un Kiki pas facile à gérer.
Eric Dejaeger aime jouer avec les mots : il allonge les abréviations (eau quai), il francise les anglicismes (ouisqui, tîcheurte) et alphabétise les chiffres (faïvauwane).
L’expression favorite de son héros : « Couilles du diable » (pour un priape, c’était une évidence).
C’est avec regret que j’ai tourné la dernière page.  Envie de connaître la suite des aventures détectivesques de Frèdo.

p1150459.jpgL'auteur à droite... l'éditeur à gauche. 

 

L'avis du comité de lecture:

Je viens de finir le Dejaeger ce matin: du bon, me suis bien amusé: entre Louis la Brocante chez Rocco Siffredi et les Tontons tringleurs (...) Ça donne envie de relire Maigros. (J-Ph Goossens)

C'est bien fichu. Et on peut en faire une lecture... psychanalytique, je trouve. Sur le fils qui quitte tardivement ses parents et enquête (comme Oedipe) sur deux problèmes familiaux singuliers qu'il va dénouer pour permettre de satisfaire pleinement sa libido et prendre son envol. (Éric Allard)

J'ai lu pour toi « un privé à bas bilan » d'Eric Dejaeger. Est-il bien nécessaire que je donne mon avis puisque, de toute façon, tu l'éditeras ? Et tu as bien raison d'avoir pris cette décision. Nous avons là un polar de bonne facture. En tout cas pas pire que beaucoup d'autres. Ça se laisse lire. Écriture enjouée, style alerte qui entraîne le lecteur, d'heureuses trouvailles stylistiques donnent à l'ouvrage un style personnel. Scénario original, mais pas trop. Bonne mise en place, intrigue correcte, tirée par les cheveux mais pas trop, péripéties plaisantes, personnage principal attachant, marginal alcoolique, mais pas trop. Vulgarité un peu provocante, mais pas trop. Tous les ingrédients du polar sont présents et assaisonnés avec talent. Bien sûr, la zigounette et les roubignolles du héros tirent un peu la couverture à elles (si je peux me permettre l'image), mais bon, chacun gère sa libido comme il veut et comme il peut. Il y aurait une thèse à écrire sur le thème de l'algolagnie chez Dejaeger. (...) Je suis content d'avoir découvert l'Etradour. Je n'en avais jamais entendu parler. Je vais de ce pas tenter d'en dégoter une bouteille. (André Clette)

 

 Une belle critique (10/11/2014) : http://interligne.over-blog.com/article-un-prive-a-bas-bilan-d-eric-dejaeger-124968136.html

 

 

Extraits

Chapitre 1 - Priapisme ? Ou simple manque ?

 

De nouveau cette saleté de trique d’enfer. À plus savoir

comment me ranger la queue dans le faïvauwane. Et

pas moyen d’aller me soulager : mon client doit arriver

d’un instant à l’autre. Faut que je trouve une solution

pour calmer ça, ou ça va devenir insoutenable. Importable,

même ! Penser à un truc débandant. Pas évident...

La prostate de mon grand-père... Aucun effet. Le minou

de ma grand-mère... Non ! Plus vomitif que débandant.

Une scène d’un film de Bergman... Impossible de

me souvenir d’une seule image de l’un de ses chefsd’oeuvre.

Le téléphone vient à ma rescousse. Je décroche le combiné

d’une main tout en débouclant ma ceinture de

l’autre. Insupportable, la poussée de Kiki contre le cuir !

— Allô...

— C’est toi, Émile ?

— Euh, non, je m’appelle Frèdo et...

— Alors, va te faire mettre, Frèdo-de-mes-deux !

Clac !

Bon. C’est réglé. Enfin, ça en a l’air. Mais j’avoue pas

bien comprendre. J’ai beau pas avoir des quintaux d’expérience

dans le boulot, cet appel me laisse un peu baba.

C’est peut-être comme ça que ça se passe en ville.

J’en reviens à ma chibrite aiguë. Je fais sauter les deux

premiers boutons de mon faïvauwane. Kiki a besoin

d’air. À la télé et au cinoche, j’ai déjà vu des macchabs

 

morts par strangulation. J’ai aucune envie de me retrouver

avec une zîgue – zigounette, diminutif, me semble

inadapté pour désigner ce qui constricte bien plus haut

que mon bas-ventre ! – à tête de schtroumpf.

Kiki en soupire d’aise. Mais loin de se dégonfler, il reprend

de plus belle sa turgescence. Comme Mandela à un moment

de son existence, il se sent libéré. Cette queue est

une véritable anarchiste. Pure et dure. Surtout dure. Je

me replonge dans mes pensées de débandade. Qu’est-ce

qui peut bien faire s’inverser la course ascendante d’une

zîgue dont les bourses restent sourdes ? J’en suis là de

mes réflexions lorsque, sans prévenir, la porte est frappée.

— Hhentrez !

— Monsieur Frèdo Loup ?

La voix a un timbre rauque et chante dans les graves, ce

qui m’a induit en erreur lors de notre conversation téléphonique.

Je réponds d’un signe de tête affirmatif à la

question de mon client qui se trouve être une cliente. Et

pas n’importe laquelle ! Couilles du diable ! Elle porte

un tîcheurte avec juste ses lolos dessous et une jupette

tellement collante qu’elle pourrait pas lâcher le moindre

pet. Vraiment pas le spectacle pour que Kiki retrouve sa

taille habituelle.

—Vous êtes Dominique Blèque ?

J’articule difficilement.

— Oui.

J’esquisse un mouvement pour me lever, mais l’arrête

immédiatement : Kiki fait des efforts désespérés pour

mettre le nez à la fenêtre. J’ai la bouche soudain aussi

sèche que si j’avais ingurgité deux kilos de plâtre non

gâché. J’articule plus. Je grince.

— Asseyez-vous, Madame Blèque !

La dame s’exécute et dépose délicatement son mètre

 

septante et ses soixante kilos – à vue de zîgue – sur l’une

des chaises faisant face à mon bureau. Son tîcheurte est

rouge, sa jupe noire et son slip à rayures horizontales

rouges et noires. Elle a les cheveux roux et les yeux

noirs. Ses chaussures sont rouges, toutes les deux. Un

mélange de couleurs à inspirer un titre de bouquin. Bon,

faut que je me recontenance.

— Excusez mon étonnement. Je sais trop pourquoi, je

m’attendais à recevoir la visite d’un homme.

— Probablement à cause de ma voix.

— Sans doute. Que puis-je pour vous, Madame Blèque ?

— Je soupçonne mon mari de me tromper.

Il y a des mecs qui sont plus que cons ! C’est pas possible

de tromper une chose pareille ! Ce type devrait

être enfermé pour crétinisme pur !

— Qu’est-ce qui vous fait croire ça ?

Elle décroise les jambes pour les recroiser dans l’autre

sens. Plan plus large sur les rayures. Sursaut incontrôlable

de Kiki-la-Zîgue qui fait sauter tout seul un troisième

bouton de ma braguette et vient pointer son oeilleton

entre les pans de ma chemise. J’avance ma chaise

pour me coller le torse au bureau, heureusement assez

haut pour cacher à ma princesse l’état des attributs de

son sujet.

— Depuis plusieurs semaines, il rentre régulièrement en

retard de son travail. Ça ne lui était jamais arrivé depuis

deux ans et demi que nous sommes mariés.

— Il a peut-être tout simplement plus de boulot...

Mais qu’est-ce que j’ai à vouloir défendre cet idiot pure

souche de baobab ? Si je veux un jour défoncer cette merveille,

je devrais commencer par enfoncer son légitime !

— C’est ce qu’il me dit. J’ai déjà essayé de le contacter

plusieurs fois quand il ne rentre pas à l’heure habituelle.

Chaque fois, on me répond qu’il est en réunion et qu’on

 

ne peut pas le déranger.

— D’accord, mais ça reste plutôt anorexique comme

indice, vous trouvez pas ?

— Ce n’est pas tout. Par deux fois, j’ai retrouvé des cheveux

blonds sur ses vêtements.

— Hmmm...

Cette pas si petite dame souffrirait-elle de jalousie ?

Rentrées tardives, cheveux blonds sur les fringues et

bardaf ! Il couche avec une autre ! Il m’a triquée cinq

fois cette semaine contre six la précédente et zou ! Il va

tremper sa witloof dans une autre vinaigrette !

— Mais si je vous ai contacté ce matin, c’est parce que

j’ai trouvé ceci hier dans la poche de son veston.

Elle ouvre son sac à main — rouge — et en sort une enveloppe

tout ce qu’il y a de plus banal dans le monde du

courrier. Elle me tend la chose sans se lever de sa chaise.

J’approxime qu’il va me manquer vingt centimètres

pour la saisir sans me lever. Je me durcis les abdos au

maximum, et du ventre et des bras, pousse le bureau

vers la jeune épouse en manque de fidélité conjugale. Le

meuble glisse en grinçant. Grince en glissant. Jusqu’à ce

que ma main soit assez proche pour saisir l’enveloppe.

Je la pose devant moi et fais refaire au gros meuble le

chemin inverse : de là où je l’ai poussé, je distingue plus

les rayures aux couleurs de la révolution. Tout ce manège

étonne madame Blèque. Je subterfuge.

— Craignez rien, madame, j’ai deux jambes qui fonctionnent

à merveille, mais ceci me permet de prendre

un peu d’exercice. À force de planquer des heures et

des heures, on trouve plus le temps de s’entretenir le

physique. Ce que je viens de faire, c’est très bon pour

les abdos, les cuisses et les bras. Bon. Voyons cette lettre.

Compromettante, je suppose...

— Il n’y a pas de lettre.

 

Je prends l’enveloppe et la fais lentement tourner entre

mes doigts, la tenant délicatement par les bords. J’hypothèse

que c’est elle qui doit être compromettante.

— L’enveloppe est tout ce qu’il y a de plus banal. Je l’ai

utilisée pour conserver ce que j’ai trouvé dans la poche

du veston de mon époux.

Là, je déducte pas grand-chose.

— Parfait...

J’ouvre l’enveloppe qu’est pas collée. Elle contient un

emballage de préservatif. Vide. J’y vais de mon commentaire

en souriant au joli bijou qui me fait face.

— Au moins, il prend ses précautions !

Le joli bijou sourit pas. Ses yeux noirs me lancent un

regard à foudroyer un séquoia. J’aurais peut-être pas

dû... Je me reprends.

— Désirez-vous des photos ou seulement un rapport

écrit ?

— S’il est possible d’avoir des photos, j’aimerais autant.

— Là, c’est un peu plus cher. Pas le tarif à l’heure, mais

c’est surtout que ça risque de prendre plus de temps. Et

ça demande énormément de discrétion.

— Quel est votre tarif ?

Bonne question, ça ! Je demande combien de l’heure,

moi, déjà ? Disons...

— Un sac de l’heure, plus les frais.

— Un sac de quoi ?

— Ben, un sac... Mille balles, quoi.

— Ça fait combien, en euros ?

— Euh... je calcule encore en sacs, une vieille habitude.

Mais je conversionne au bas de la facture. Si vous désirez

une facture. On paie toujours dix heures d’avance.

— Et cela peut durer ?

— Ça dépend. Je suis sur plusieurs affaires pour le moment.

Je peux pas me mettre foultaïme sur la vôtre. Bien

 

entendu, vous payez que les heures que je passe sur

votre cas. Mais impossible de dire combien de temps

vont durer les filatures et les planques. Ni combien il

en faudra. Je peux vous faire un premier rapport dans

deux jours, si vous voulez.

— D’accord. Vous prenez Visa ?

— Euh, non. Du cache. Rien que du cache.

— J’espère que...

Elle sort un portefeuille noir de son sac rouge. Le téléphone

sonne.

— Allô...

— C’est toi, Émile ?

Serait-ce reparti pour un mauvais tour ?

— Un instant, s’il vous plaît...

Je couvre le micro de ma paume.

— Madame, ceci est ultraconfidentiel. Puis-je vous

demander de patienter dans le couloir ? Il s’agit d’une

affaire assez dangereuse et je tiens à y mêler personne

d’autre que moi, même de loin. Ça sera pas long.

— Certainement.

Elle se lève et gagne le couloir, me donnant le loisir d’observer

le joli derrière qui tend l’étoffe de sa courte jupe.

Cent pour cent Lycra, ce truc ! Sinon, ça Lycraquerait !

Je libère le combiné et je susurre à mon interlocuteur

inconnu « Ici Émile. J’ai effectivement photographié ta

mère en train de sucer les roupettes d’un saint-bernard

mort depuis deux semaines ! »

Et clac ! J’appuie sur la touche d’interruption avant que

Celui-qui-cherche-Émile puisse me répondre. Je me

sens fier comme un béluga qui vient de prononcer sa

première phrase sensée ! C’est pas parce que je débute

que le premier trouduc venu va me marcher sur les

pieds ! Après avoir délicatement déposé le combiné sur

le bureau pour que la ligne reste occupée, je continue à

 

parler tout seul à intervalles réguliers, d’une voix que je

juge être audible du couloir mais pas compréhensible.

Je me lève sans faire de bruit. Au prix d’un effort douloureux,

je tords Kiki dans mon calcif, reboutonne la

braguette de mon faïvauwane et reboucle ma ceinture.

C’est à des kilomètres de tout confort mais j’ai pas le

choix. Je me rassieds, toujours sans bruit, et dis, un peu

plus fort : « O.K. Je te rappelle dès que j’ai du neuf. » Je

dépose bien fort le combiné sur son réceptacle, me lève

en faisant glisser lourdement ma chaise et vais ouvrir la

porte. Madame Blèque patiente à deux mètres de l’entrée

de mon antre. J’enfonce ma main gauche en poche

pour estomper la protubérance kikiïenne et l’invite à

regagner sa chaise.

Elle me tend quelques billets.

— J’ai fait la conversion, le compte y est : deux cent cinquante

euros.

— Je vous fais confiance.

Je lui pose quelques questions. Elle me donne son

adresse et celle du bureau de son époux. Martin Blèque

travaille pour une importante compagnie d’assurances.

Son épouse ignore sa fonction exacte mais vu son salaire,

il vide pas les poubelles. Elle-même travaille quelques

heures par semaine dans une salle de sport. Elle donne

des cours d’aérobic. Par plaisir, certainement pas par

nécessité. Non, elle a pas pensé à prendre une photo de

son mari mais sa taille d’un mètre nonante-deux le rend

facilement identifiable. Re-non, elle a aucune idée de

l’identité de celle qui l’a remplacée dans le coeur – et autour

de la verge, me dis-je – de son mari. Je me demande

si elle accepterait de me payer pour cinquante pour cent

en nature. J’ose pas lui poser la question. Préférant que

je la contacte pas chez elle sauf urgence, nous prenons

rendez-vous pour le surlendemain, vingt heures trente,

à son club de gym.

Elle me serre la main à défaut d’autre chose et je la raccompagne

jusqu’à l’ascenseur, le poing gauche toujours

en poche. Les portes se referment sur ma cliente. Elle

me laisse seul avec ma saleté de trique d’enfer.

Avant de regagner mon bureau, je fais un détour par

les toilettes hommes. Dans la bonne odeur des désodorisants,

je lâche assez d’amidon dans la cuvette pour

repeupler un village abandonné de Haute-Provence.

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