Le petit Jésus et la vie sexuelle des poètes

Un recueil de nouvelles d'Eric Dejaeger

 

Couverture le petit jesus et la vie sexuelle des poetes 1Le petit Jésus et la vie sexuelle des poètes, recueil de nouvelles, Éric Dejaeger, ISBN: 978-2-930659-45-9, 15 € (collage de couverture: Jean-Paul Verstraeten)

 

Quatrième de couverture :

Dans ce recueil de vingt-deux nouvelles, l’écrivain Edgar Skomanski est omniprésent !

Mais qui est cet auteur qu’un des protagonistes est occupé à lire lorsque survient l’inattendu, ce romancier dont il faut embarquer l’œuvre intégrale avant de prendre la fuite, cet homme de lettres qui a son fan-club et qu’un commissaire voudrait lire plutôt que de perdre son temps avec un témoin larmoyant, ce poète qu’Antoinette dévore dans son lit, se battant contre le sommeil, ce Skomanski que personne n’a jamais vu, mais qui est capable de fasciner des lecteurs bien différents ?

Éric Dejaeger nous embarque dans des histoires quelquefois absurdes, parfois drôles, souvent surprenantes, toujours étonnantes avec l’énergie et le talent qu’il faut bien reconnaître à ce stakhanoviste — et ce n’est pas un gros mot  — de l’écriture dont la bibliographie est aussi longue que la chevelure.

Extrait choisi:

 

L’ŒUVRE COMPLET D’EDGAR SKOMANSKI

À l’époque, j’étais clochard. Avant d’être clochard, j’étais quelqu’un d’autre, mais je préfère ne pas en parler ici : c’est une autre histoire.

Ce matin-là, en sortant de mes cartons, je suis allé me balader jusqu’au Petit Poussoir. Le Petit Poussoir, c’est une maison tenue par des bénévoles (il en reste !) qui essaient d’aider les gars dans mon genre. Tu peux te laver, te raser, te faire couper les cheveux et manger un morceau gratos.

Ce matin-là, ce n’était pas le Petit Poussoir (l’A.S.B.L. qui te pousse vers une autre condition) mais plutôt le Klondike de 1896 : après la douche, le coiffeur et le petit dèj’, ils m’ont refilé des vêtements et des souliers neufs (neufs pour moi) et... un billet de vingt euros ! Ça faisait bien deux mois que je n’avais plus palpé un bifton. Rien que des pièces. De celles qu’il t’en faut tellement pour te payer un pain que ta poche est trouée avant que ton estomac soit rempli. Bon, là, j’avais vingt euros : c’était inscrit sur le petit morceau de papier. Lavé, rasé, coiffé, nourri et bien vêtu, j’étais comme un millionnaire qui, sans transition, se retrouve milliardaire. Que faire de cette fortune ? Je n’ai fait ni une ni deux : j’ai décidé de m’offrir un bouquin.

Avant de décider de devenir clochard (pour des raisons qui ne regarderont jamais personne d’autre que moi), j’avais lu tant et plus. Ma nouvelle condition, embrassée quatre bonnes années auparavant, ne m’avait plus permis de lire que le la littérature de poubelle. Eh oui, parfois, dans les poubelles, on trouve un bouquin. Toujours du poche, bien entendu. Et imaginez ce qu’il peut valoir, le poche qu’on trouve par hasard en cherchant un hémisphère de Macdo ou trois centimètres de baguette...

Avec ce bifton tombé du ciel, j’espérais m’offrir un bon bouquin de qualité, un truc super que je pourrais lire et relire sans jamais me lasser. En cherchant bien, j’étais certain de pouvoir m’en dégotter un. Il suffisait d’avoir assez de choix. Comme pour la bouffe : plus il y a de poubelles, plus tu as de chances de faire un bon repas. Un ancien m’a raconté que jadis, il suffisait de passer par une gare pour être certain de ne pas crever de faim. Question sandwich, hamburger ou hot-dog, c’était le Pérou d’avant Pizzaro. Un jour, un petit malin a trouvé la solution pour éloigner les clodos des gares : il a fait remplacer les poubelles accueillantes et accessibles par des espèces de tonneaux percés d’un trou juste assez grand pour une canette. Pratiquement impossible d’aller y pêcher ces petits déchets qui mettent l’eau à la bouche des affamés. Donc, impossible d’aller y chercher sa pitance.

Évidemment, les poubelles, rien à voir avec les bouquins. Là, pour avoir le choix, il fallait viser au plus haut : la plus grande librairie de la ville. La F.N.A.C. ! Je n’y étais jamais allé, n’étant arrivé en ville qu’en embrassant ma condition actuelle, mais je savais qu’elle se situait dans un centre commercial aux portes flanquées de gardiens dans le regard noir-matraque desquels on pouvait lire écrit en grosses lettres : INTERDIT AU QUART-MONDE.

Une bonne demi-heure de marche, histoire que mes nouvelles semelles se lient d’amitié avec mes vieux cors aux pieds, et je franchissais, sous l’œil bienveillant du monte-la-garde, les portes vitrées du complexe commercial. J’ai suivi les flèches F.N.A.C., demandant un terrible effort à mes yeux et à mon nez pour qu’ils fassent semblant de ne pas voir ni sentir les alléchantes poubelles qui jalonnaient mon chemin comme autant de cavernettes d’Ali Baba.

À l’entrée de la librairie, un nouveau gardien au postérieur débonnaire. Il ne regardait pas ceux qui entraient, mais bien ceux qui sortaient, aidé dans sa tâche par des portiques de détection. Les livres étaient protégés, ce dont je me foutais comme de mes vêtements de la veille : je n’avais pas l’intention de voler quoi que ce soit, je voulais juste m’offrir un bouquin de maximum vingt euros, un truc super classe que je pourrais relire à l’infini, qui deviendrait mon livre de cageot.

À l’intérieur, c’était la petite foule d’un jeudi fin de matinée. J’ai laissé de côté le département musique et me suis avancé entre les rayons et les tables regorgeant de livres. J’ai lentement marché jusqu’au fond du magasin, perdu dans la foison, quelque peu claustrophobé par les masses de papier qui m’environnaient. Je sais, ça ne sonne pas comme du vocabulaire de traîne-métro, mais je n’ai pas toujours été clodo (ce que j’ai fait avant, c’est une autre histoire).

Bon. Dans ces milliers de bouquins, il me fallait en choisir un. Un seul. Lequel ? Je décidai de procéder par élimination. Ce ne serait certainement pas un ouvrage scientifique, historique, philosophique ou assimilé. Je voulais lire pour me distraire, pour le plaisir, et non pour apprendre ou comprendre des choses dont je n’avais rien à cirer. Je n’avais même pas de cirage. Il me fallait une œuvre littéraire. Un roman ? Je me voyais mal le lire dix fois. Une deuxième fois pour les détails, une troisième pour en apprécier totalement le style, à la limite une quatrième fois pour être certain de n’avoir rien manqué. Mais après ? Non, pas de roman. Des nouvelles ? Non plus, même problème qu’avec un roman. Une pièce de théâtre ? Bof. À moins de me glisser dans la peau d’un metteur en scène. Non, je ne me sentais bien que dans ma propre couenne. Enfin, propre... après la douche du Petit Poussoir.  Que me restait-il après avoir éliminé tout ça ? La poésie et les aphorismes. Ça correspondait plus à ce que je cherchais. Quelques bons poèmes pour aller balader mes neurones là où personne n’avait encore mis la tête. Retenir les meilleurs de mémoire et (me) les réciter à l’occasion. Ou les aphorismes. Les traiter comme des sujets de dissertations. Pour ou contre. Introduction. Développement. Conclusion. Tout ça mentalement. Oui ! C’était vers la poésie ou les aphorismes que je devais me diriger. Et je me dirigeai donc vers la responsable du rayon poésie après avoir vainement cherché un rayon aphorismes.

« Bonjour madame.

— Monsieur...

— Voilà... Je dois partir sur une île déserte et je ne peux emporter pour lire qu’un recueil de poèmes ou d’aphorismes. Que me conseillez-vous ? »

Elle m’a scanné pendant quelques secondes.

« Vous êtes sérieux ?

— Absolument, si ce n’est qu’il ne s’agit pas vraiment d’une île déserte, mais c’est tout comme. Et j’oubliais : le livre ne doit pas coûter plus de vingt euros.

— C’est pour un jeu télévisé ? Une caméra cachée ?

— Non, pas du tout. Écoutez, je vais être franc avec vous. Je n’en ai pas l’apparence pour l’instant, mais je suis un clochard...

— Un S.D.F. ?

— Non ! Un clochard, j’insiste ! Ma situation actuelle n’est pas liée à un malheureux concours de circonstances, il s’agit d’un choix personnel et réfléchi.

— Pourquoi ?

— Le problème n’est pas là. Il se fait que je dispose actuellement de vingt euros et que j’ai envie de les investir dans un genre de livre de chevet sans avoir de table de nuit. J’ai une petite cachette où je dors dans des cartons que je change régulièrement. J’ai besoin d’un peu de compagnie et je cherche un livre. Pouvez-vous m’aider ? »

Nouveau passage du scanner.

« D’accord. Vous avez déjà lu de la poésie ?

— Oui, bien sûr. »

Je lui cite de mémoire une série de noms.

« Mais j’aimerais lire un auteur que je n’ai jamais lu. Et surtout, pas un classique.

— Et pourquoi pas un classique ?

— Parce que je ne vais plus à l’école.

— D’accord, c’est une excellente raison. Et dans les aphorismes ?

— Ben, à part Cioran et Lichtenberg...

— Vous avez lu Lichtenberg ?

— Oui, en V.O.

— Vous avez lu Lichtenberg en allemand ?

— Je vous le jure sur mes cartons !

— Bon, d’accord, monsieur le clochard. Alors, si vous voulez lire quelque chose de vraiment très chouette, aussi bien en poésie qu’en aphorismes, et pour vingt euros maximum, je vous conseille Edgar Skomanski.

— Connais pas.

— Allez voir au rayon des poches. Il doit y avoir six ou sept recueils de poèmes et deux d’aphorismes. Plus des romans, des nouvelles, du théâtre, de tout, quoi. C’est un auteur qui aborde tous les genres. Je pense que vous trouverez ce que vous cherchez dans ses livres. Skomanski. Edgar Skomanski. »

Elle m’a écrit le nom sur un petit bout de papier.

Au rayon des collections de poche, je trouvai une bonne trentaine de titres de ce fameux Skomanski, dont six recueils de poèmes et deux d’aphorismes. Je me mis à feuilleter un premier ouvrage, puis un deuxième et ainsi de suite jusqu’au huitième, lisant chaque fois deux ou trois pages au hasard. Bon sang ! Comme ce gars-là écrivait bien ! Je continuai à feuilleter dans les autres volumes. Ses romans, ses nouvelles, ses pièces de théâtre, ses essais, tout me semblait formidable. Je me les serais bien offerts tous si mes finances du moment me l’avaient permis. Mais bon... D’après les prix de la collection, avec deux des recueils de poèmes et un d’aphorismes, j’en aurais pour dix-huit euros soixante. Je choisis Poèmes écrits dans un fauteuil inconfortable, Quand je serai petit et, pour les aphorismes, Les sex-symboles perdent toujours le premier S. Je lorgnai une dernière fois avec envie vers tous les autres titres et me présentai à l’une des caisses.

« Vivement que je puisse me payer les autres ! dis-je au caissier en lui tendant les trois élus.

— Ah ! Skomanski ! Il est génial ! Et c’est le seul auteur à être édité de son vivant dans la Pléiade !

— Il est dans la Pléiade ?

— Le troisième volume sort dans une quinzaine de jours, m’apprit-il en me tendant ma souche et les pièces qui me revenaient.

— Le troisième volume ? Dans quinze jours ? Vous avez l’heure ?

— Il est exactement... 13h18. »

C’en était trop. Je partis en courant sous le regard étonné du jeune homme. Je retrouvai mes papiers d’identité là où je les avais cachés quatre ans plus tôt. Je fonçai m’inscrire comme demandeur d’emploi, donnant comme domicile l’adresse de mes parents qui allaient être étonnés de me revoir.

Aujourd’hui, je suis considéré comme LE spécialiste d’Edgar Skomanski avec qui, soit dit en passant, je suis devenu ami. Nous nous rencontrons régulièrement et dans quelques semaines doit paraître une biographie des trente premières années de sa vie, rédigée par mes soins. J’ai maintenant un véritable chevet qui n’a jamais accueilli que les œuvres de mon auteur fétiche, que je lis et relis sans me lasser. Parfois, je me demande si quelqu’un a découvert mon ancienne cachette et squatte mes cartons.

Maffe

Éric Dejaeger - bataille d'aphorismes à Maffe (Havelange), 2014

 

Des infos sur les autres livres d'Éric Dejaeger publiés chez Cactus Inébranlable:

 

Courts, toujours ! : http://cactusinebranlableeditions.e-monsite.com/pages/acheter-nos-livres/catalogue/courts-toujours.html

Grand cru bien coté: http://cactusinebranlableeditions.e-monsite.com/pages/acheter-nos-livres/catalogue/grand-cru-bien-cote.html

Un privé à bas bilan:  http://cactusinebranlableeditions.e-monsite.com/pages/acheter-nos-livres/catalogue/un-prive-a-bas-bilan-eric-dejaeger.html

La saga Maigros: http://cactusinebranlableeditions.e-monsite.com/pages/acheter-nos-livres/catalogue/la-saga-maigros.html

 

 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site