La sortie est au fond du couloir - Jacques Sternberg

Jacques Sternberg

 
Je ne crois pas avoir vécu sur cette planète une seule journée sans avoir songé au moins fugitivement à la mort, à l’horreur de disparaître pour soi, pour les autres, à la répugnante épouvante de devoir un jour quitter ce monde si riche en sujets de dérision, de dégoût, de passion, de ridicule ou de fascination.
 
Jacques Sternberg, Mémoires provisoires

 

Octobre 2014

Cactus Inébranlable publie un roman inédit de Jacques Sternberg: La sortie est au fond du couloir.

Cover sternberg

La sortie est au fond du couloir, Jacques Sternberg, Collection Cactus remarquables, ISBN: 978-2-930659-28-2, 232 pages, 18 €

En 1946, Jacques Sternberg a 23 ans.

Il écrit avec frénésie des romans qui se heurtent aux refus secs et sans appel des éditeurs.

Il en sera ainsi jusqu’à 1954, lorsqu’un jeune éditeur belge, Éric Losfeld accepte enfin un de ses textes.

« La sortie est au fond du couloir », rédigé en 1946 fait partie de ces livres apparemment voués à l’oubli,  jusqu’au jour où il resurgit des documents remis à la Bibliothèque Nationale par Jean-Pol Sternberg.

Bernard French-Keogh se met en tête de faire quelque chose avec cette histoire étrange où Sternberg dit tout le mal qu’il pense des éditeurs. Le tapuscrit circule, des initiés, des proches ont connaissance de son existence et, grâce à Éric Dejaeger, un passionné de l’œuvre de Sternberg, proposition est faite de publier l’ouvrage chez Cactus Inébranlable éditions.

L’enthousiasme des proches de l’auteur et des spécialistes agréés  facilitera la réalisation de ce projet ambitieux.

Donner une vie à ce texte ne sera pas si simple. Certains feuillets ont disparus, certains mots dans le manuscrit dactylographié sont illisibles, sans doute est-ce l’œuvre du temps, mais aussi des corrections qui se superposent, mais l’ensemble est un véritable roman.

Huit ans après la mort de l’auteur et soixante-huit ans après sa rédaction, la publication de La sortie est au fond du couloir est un véritable événement qui ravira les amateurs, mais devrait permettre à une nouvelle génération de lecteurs de découvrir celui qui après Georges Simenon et Henri Verne demeure l’auteur belge le plus vendu à travers le monde… même si ce n’est pas ce qu’il cherchait de son vivant.

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À Bruxelles, sortie du livre lors de l'exposition Jacques Sternberg - Collages et humour noir

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Qui est Jacques Sternberg ?

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Jacques Sternberg (1923 - 2006) a tour à tour été: romancier, pamphlétaire, essayiste, journaliste, chroniqueur, préfacier, directeur de publication, anthologiste, nouvelliste, conteur, écrit des pièces de théâtre, rewriter, scénariste, directeur de revue, directeur de collection, adaptateur. La légende lui prête d'avoir parcouru 300.000 kms en Solex à 30 km/h de moyenne et 30 Miles nautiques en dériveur. Avec 1800 nouvelles et contes courts répertoriés, Jacques Sternberg est à ce jour le nouvelliste de langue française, le plus prolifique du XXe siècle et de ce début du XXIe siècle.

 Source: http://jacques.sternberg.free.fr/b_bio.ht

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 Quatrième de couverture (Denis Chollet)

Les fidèles lecteurs de l’œuvre de Jacques Sternberg découvriront un de ses premiers romans, un de ceux qui rebutèrent les éditeurs de Paris. Le protagoniste, Claude Habner, cherche à survivre dans une ville devenue la cité du malheur de celui qui devine les rouages de l'aliénation. Récit prolétarien qui dit l'épouvante de trouver un emploi, récit expressionniste de langue française écrit par un Belge tordant à maintes reprises les phrases et boxant les mots. Le sens du grotesque et l'approche satirique du Est-ce ainsi que les hommes vivent ? annoncent peut-être le futur humoriste imaginatif des années 50.

Ceux et celles qui ne connaissent pas encore l'auteur salué chaleureusement par Patrick Roegiers (Le Mal du pays) liront le roman de la contestation du système capitaliste et de la réification. Cette « sortie » sans espoir d'être retenu parmi les hommes devient inévitable pour Claude Habner, ce fou d'écriture refusé, si peu aimé, pitre égaré, est surtout victime de sa lucidité dans cette ville, ce monde, où  « chacun avait son discours à gesticuler, son produit à vendre, sa façade à restaurer, sa réclame à lancer et tournez la manivelle, il fallait bâcler en vitesse, le seul moyen de survivre d'aller plus vite que le voisin, donner un dernier effort pour recommencer sans tarder et n'importe où, dans la fumée des usines ou celle des trains en partance, entre les sillons de papiers ou juché sur une estrade face à la foule. Cette foule ? Bien normal tout compte fait qu'elle eut l’air si délabré. C’était ça la rançon à payer : leur allure après dix ans de cette vie, les êtres tordus à la mesure des existences qu’ils avaient menées : les uns avec des faux plis au ventre ou des torses défoncés comme de vieux panneaux de caisse, les autres qui ne savaient même plus courir ou leurs têtes qui n’étaient plus que de pauvres girouettes agitées de singuliers tremblements ; certains dont les bras avaient été bouffés par des scies, des lames, des masses, d'autres enfin étirés ou roulés en boule, gonflés d’air nocif ou vidés de tout l'air que la ville leur pompait ».

Extraits:

"Réagir ? Je n’y croyais même plus. Un après-midi, toutefois, ne tenant
plus je prétextai un malaise, je demandai à rentrer. Accablé et dégoûté
comme je l’étais on me trouva en effet une sale mine, personne n’eut
l’idée de faire une objection, au contraire le premier accroc, ça passait
toujours facilement, sans le murmure des fausses recommandations,
et, une fois dehors, je me mis à courir si vite, de façon si désordonnée
que je m’étonne ne pas avoir été appréhendé. Je courus c’est vrai, un
instant peut-être, j’arrivai à croire à l’évasion totale, à la chute en plein
gouffre de l’irréel, mais très vite je rencontrai la cloison d’arrêt : il fallut
revenir au bureau, ce que je fis deux jours plus tard et ce fut pire. Parce
que je restais des heures à me demander quoi et je ne trouvais vraiment
plus aucune excuse à leur jeter, plus aucune fissure vers laquelle me
glisser. J’aurais voulu à la rigueur faire le vide en balayant les papiers,
m’abattre sur la table ou bien m’y jucher en escamotant en quelques
gestes tout un siècle de travail collectif et même pas. Il fallait rester
droit, strictement droit, impassiblement droit, coulé dans le plomb
fondu de l’horaire, cloué à la table par les mains, comme Jésus-Christ,
le crayon ou le stylo vous traversant les chairs, et les chiffres ou les
lettres vous traversant le front. Et sourire quand par hasard le chef de
service approchait, vous trouait de quelque besogne supplémentaire."

 

"Éditions du Chariot ! Ce fut le Chariot qui grinça cette première
réponse.
Un petit billet qui n’était qu’un formulaire de convocation et le lendemain
matin je me trouvais devant l’immeuble, un grand cube moderne
en béton avec des fenêtres comme des vitrines, une armature de fortin.
Les bureaux des éditions étaient situés au premier étage, je montai
sans aucun enthousiasme par exemple. Je m’en étonnais, mais c’était
ainsi ; je n’arrivais pas à croire à un événement de quelque importance.
Une indifférence si peu semblable à mes sentiments de la veille le
soir après avoir relu cette convocation. Une soirée pleine d’inquiétude,
tout en monologues désordonnés, en élans pour me rassurer et croire.
Croire car très vite j’avais pensé au pire, je m’étais senti comme cloué
en plein ventre, j’avais réalisé à quel point je tenais à une réponse catégoriquement
positive, j’avais eu l’idée de passer une partie de la nuit sur
les boulevards, là où se tenait la foire de la saison. J’aurais désespérément
aimé la connaissance, d’un inconnu, d’un clochard, d’une putain
ou n’importe quel être plus ou moins vivant, n’importe quel visage
pour lui dire mes espoirs en les exagérant, mes illusions en leur donnant
cette saveur aigre-douce du tragique que l’on veut cacher ; aller
m’asseoir dans le premier bistro, jouer au pitre, au jongleur de syllabes,
au drogué, au maniaque du murmure, mais réellement je n’avais vu
personne."

 

 

"De toute façon, le lendemain à neuf heures, j’étais chez lui.
Il était effectivement rentré de vacances, il avait bruni, l’air de la mer,
le tourment de ne pas surveiller de près son affaire l’avaient rendu
encore plus nerveux, plus affairé ; bien ma veine, bien ce que j’avais
pu attendre, quant à ce manuscrit personne ne sembla comprendre
de quoi je parlais, ni davantage où je voulais en venir. J’en arrivai très
vite à bredouiller, énervé je demandai à obtenir un entretien avec l’éditeur
lui-même, dès lors on m’expliqua que ce n’était guère possible,
pas du tout dans ses habitudes, travail urgent débordé rendez-vous
retardés... Je fis celui qui se résigne, je l’attendis cependant près du
grand escalier, épiant chaque allée venue, sursautant ; en vain car on
m’annonça avant de fermer que l’éditeur n’avait jamais eu l’intention
de passer à son bureau avant deux heures. Je revins l’après-midi, je
ne le vis pas davantage. Je revins le lendemain, cette fois encore ce
fut une attente inutile ; j’essayai de lui téléphoner, je n’arrivai pas à lui
parler. Je lui laissai plus tard mon adresse, je lui envoyai une lettre, rien
n’y fit ; à croire que cet éditeur était un mythe, un homme imaginé,
que personne ne tentait plus de m’y faire croire. Un jour cependant
je le vis passer. Il s’était pris le front à deux mains et les hommes
qui l’accompagnaient se penchaient ; on pouvait supposer qu’il était
assez sérieusement blessé, mais il n’en était rien : il discutait affaires
pas davantage. J’allai donc vers lui, préparant une phrase, elle allait
me siffler entre les dents quand soudain j’eus un doute ; peut-être
serait-il froissé de me voir surgir de façon aussi brutale ; peut-être cet
accrochage était-il de mauvais goût, j’hésitai si bien qu’il passa ; des
cloisons crevèrent comme des sacs de papier, les portes claquèrent, en
moi aussi certains sentiments semblèrent claquer, j’eus honte d’avoir
été si réservé je voulus poser un acte, toutes ces portes strictement
fermées m’impressionnèrent, j’imaginai là derrière des humiliations,
des scènes faites pour m’écraser, je sortis de l’immeuble sans rien en
vue, une fois de plus."

Vidéos de Jacques Sternberg: 

http://www.babelio.com/auteur/Jacques-Sternberg/3188/videos

avec Roland Topor: 

http://www.youtube.com/watch?v=UJPCDISXUCw

Une critique du livre sur le site de l'AREAW (Isabelle Fable)

 

Jacques Sternberg – La sortie est au fond du couloir – Cactus Inébranlable éditions – 230 p. Un roman qui relève de la littérature prolétariennequi conteste les soubassements de la société, déclare Denis Chollet dans la préface. Mais un roman tout à fait particulier. Ecrit au sortir de la guerre et refusé par tous les éditeurs à l’époque, il se voit tiré de l’ombre aujourd’hui par Eric Dejaeger, passionné par l’œuvre de Sternberg. Motif de ces refus répétés : le sujet pénible ressassé en boucle, l’aspect sombre et confus, l’absence d’intrigue. Pourtant, il se dégage de l’œuvre une intensité cruelle et dramatique, qui interpelle. C’est du vécu à l’état pur qui nous est servi là, avec une force, une énergie constante, éprouvante et épuisante pour le lecteur comme pour l’auteur. Jacques Sternberg se définit comme un damné des lettres, fou des mots, névrosé de la prose. Et il voit Claude Habner, son héros, comme  poussé à l’extrême, arrosé de vitriol, terrifié et brûlé de crainte, paralysé par les doutes. Ce qu’il craint de devenir [lui-même] un jour entièrement dans une tragique communion de corps, de réflexes, de pensée, d’avenir peut-être. Il a tout mis dans ce roman : Je me rends compte combien je me suis « vidé » avec mon roman, combien j’ai hurlé tout ce que j’avais en moi. Il faudra des années pour récupérer peut-être, mais c’est une grande consolation de savoir que l’on a donné sa pleine mesure, son grand cri de sincérité et qu’il est là sur papier, derrière vous. Heureux donc d’avoir écrit ce qu’il avait sur le cœur, d’avoir couché sur papier sa rage, son ressentiment, son analyse critique et cynique de la société où il est contraint de vivre, enfermé, écrasé. Sa difficulté à s’y intégrer. Le titre lui-même donne une impression de cul-de-sac et comporte une sorte de contradiction interne entre la « sortie » et le « bout du couloir », avec cette connotation d’impasse, de fin de parcours. Dans ce long roman, monologue incessant d’un narrateur en colère, nous voyons se confronter l’homme seul, démuni, à une ville frénétique, abrutissante, où il tourne en rond avec des milliers d’autres, dans une sorte de mécanisme d’horlogerie, de mécanisation de la vie, qui semble se dérouler dans l’indifférence générale. La seule échappatoire possible pour Habner est l’écriture, à laquelle il se livre à corps perdu, mais avec l’impression désespérante de crier dans le désert puisque son manuscrit est chaque fois refusé. La ville est peut-être le deuxième protagoniste du roman. Elle apparaît comme une chose hybride, à mi-chemin entre la machine et la bête, productrice de foule en mouvement et dévoreuse d’humains dérisoires et inconscients de l’être. On pense à la machine vivante de Zola dans La bête humaine, la locomotive, dont l’homme n’est que le conducteur. Ici, la machine a pris les dimensions d’une ville, où Habner peine à trouver sa place et souffre de l’Indifférence qui règne partout, avec un grand I, comme Inhumaine, où les humains se comportent comme des robots sans âme et sans sentiments. Mais trouver sa place, c’est aussi s’asservir à la machine sociale, s’insérer dans l’engrenage, devenir un des rouages. Habner/Sternberg a du mal à s’y résoudre. C’est insoluble. Cela donne un roman opaque, où on a l’impression de faire du sur-place, face à un mur de mots comme un mur de prison, face à cette logorrhée inépuisable, ce texte continu, sans alinéas, sans blancs, sans aération, sans pauses où reprendre son souffle. Lourd d’amertume, de peur et de hargne. Sans éclaircie notable. Quand une femme entre dans la vie de Habner, il dit qu’il est « pris » et non « épris ». Sa vie est tissée d’un malaise intense, insupportable, qu’il nous communique à travers les mots. A tout instant, il se triture l’esprit à tout décortiquer et n’est pas loin de la paranoïa. Et quand Nadia lui murmure : Tu me fatigues, Claude, ce soir surtout, Claude, terriblement… on la comprend. On entre difficilement dans ce roman dense, oppressant, suffoquant, où l’on se voit submergé de mots forts, d’images expressionnistes originales, qui frappent l’imagination, d’introspections plus ou moins délirantes, de phrases tantôt simples tantôt contorsionnées. Tout comme, dans une forêt vierge, on se sent étouffé par la luxuriance de vie, de vert, de sons et de mouvements, discernant difficilement au milieu de la profusion, la beauté de chaque feuille, chaque fleur ou bestiole prise isolément, on a du mal ici à goûter les perles qui pourtant foisonnent dans le texte. Mais si on arrive à s’habituer au style, à la présentation serrée, haletante, lancinante, à entrer dans le rythme de Sternberg, dans sa façon de penser, de sentir, de creuser, d’exprimer, on peut se plaire dans le monde complexe qui est le sien. Un livre qui marque, en tout cas.

 

 http://areaw.org/category/cat-comptes-rendus/

 

 

Auteur 1457

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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